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Voici quelques anecdotes que je rapporte de mon exercice quotidien dans mon cabinet dentaire.
Juste pour donner une idée de ce que nous voyons et supportons depuis notre coté du masque.

les raisons de ce blog.

Cher lecteur, bonjour.
Je me nomme Apolline, en référence à ma sainte patronne.
Je t’invite à passer quelques paragraphes en ma compagnie et ainsi découvrir l’envers du décor de ma profession.
Que fais-je ? quel est donc ce métier ? on le qualifie de barbare, on le craint, on le déteste. En fait, il n’est pas si ignoble.
D’un point de vue cynique, je pourrais le définir en ces termes : il consiste à faire flipper les gens contre rétribution. Les jeunes, les vieux, les grands, les gros, les forts ou les faibles ; aussi bien les hommes que les femmes, les blancs, les noirs et les autres, sans aucune préférence. Et les enfants ? je m’en charge aussi, non que j’aime particulièrement leur faire subir cela mais si on me paie pour le faire, alors je le fais. Après tout, il faut bien gagner sa vie.
La plupart du temps, les gens sont inquiets en arrivant ; ceux qui souhaitent rester (je ne force personne) s’allongent et me laissent faire. Puis ils s’en vont, souriants. Finalement, ça ne leur a pas tant déplu. Il y en a même qui reviennent. La plupart, en fait, revient. Mais ils sont tous contents quand ça s’arrête.
D’un point de vue humaniste, mon métier est de soigner ces gens. Comment ? quel endroit ? Songes à ce que l’on peut te faire de pire, lecteur. Ce que tu redoutes le plus, physiquement, ce qui te fait le plus frémir. Je te donne un autre indice : on ne me connaît pas, mais tout le monde me déteste.
Alors, tu as trouvé ? non, je ne suis pas gendarme. Je suis dentiste.
Et c’est bien parce que tout le monde me déteste que j’ai voulu essayer de te faire partager mon quotidien. Afin que tu réalises que moi aussi, je suis humaine, moi aussi j’angoisse de te rencontrer. Non que je ne sache quoi te faire mais simplement que si tu vas devoir me supporter, dis-toi que moi aussi, je vais devoir te supporter. Alors je t’emmène avec moi,
pour que tu vois comment c’est de l’autre coté du masque.
J’achève cette introduction en plantant succinctement le décor.
Je travaille sur rendez-vous, sauf cas d’urgence, évidemment. Je suis épaulée par une assistante, toute nouvelle dans ce métier, que nous nommerons Mlle.
Ma localisation importe peu, tout comme la datation de mes aventures.
Pour des raisons de secret médical, aucune identité ne sera révélée et très peu de détails techniques donnés.
Car ce que je vais te raconter est vrai, sans exagération ( il n’y en a pas besoin).
Tout ce qui suit est réel, je n’invente rien, je ne fais que rapporter.

Enfile ta blouse, on va au charbon. ( et vu l’état de certaines bouches, c’est rien de le dire.)

Parlons-en

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Un peu de lumière?

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Quelques pages pour vous éclairer...

delirious

les pots de colle

Vendredi 4 avril 2008

mercredi 2 avril

 

ce mercredi, j’ai eu le flair de fermer le cabinet et de ne pas travailler. Et j’ai eu bien raison puisque mon enfant est malade. Donc je pouponne toute la journée avec un passage chez le médecin dans l’après midi. En sortant de chez le docteur, je vais chercher les médicaments nécessaires à la pharmacie. Jusque là, rien d’extraordinaire. Il se trouve que la pharmacie où je me sers est située à une cinquantaine de mètres de mon cabinet. Et, évidemment, en sortant de la pharmacie, ça n’a pas loupé, une femme fond sur moi, complètement excitée :

-         «  docteur Apolline ! vous êtes le docteur Apolline, hein ? »

elle se colle sous mon nez et me barre la route.

-         « oui »

j’hésite, je reste ou je m’enfuis en courant, mon enfant dans les bras ?

-         «  vous vous souvenez de moi ? »

-         « non »

-         « je suis passée vous voir il y a un an »

je vais m’enfuir…

un an ! j’ai du voir un millier de personnes depuis, soit deux milles arcades dentaires soit au moins  vingt mille dents…

nan, me souviens pas.

-         «  je suis ////// de l’asso //// »

je n’ai même pas le temps de saisir son nom tellement elle parle vite. Totalement excitée, elle enchaîne.

-         «  d’habitude vous faites un don à l’asso. »

-         « voui… et alors ? »

en effet, je donne à cette asso chaque année.

Quand je suis au travail, dans mon cabinet. Mais là, je suis en pleine rue ! je tiens mon enfant d’une main, ma poche de médicaments de  l’autre. Ça se voit que je travaille pas, quand même, non ?

-         «  et je viens de passer à votre cabinet mais c’est fermé »

pas possible ! j’y suis pas ? t’es sûre ? t’as vérifié ? bon sang, mais alors c’est pour ça que je suis dans la rue ?

-         «  oui, le mercredi après midi, c’est toujours fermé. Et en plus, mon enfant a la gastro, il faut que je rentre chez moi »

-         « vous avez rien sur vous ? »

??? si, si, mes fringues et mes chaussures, pourquoi ? t’en veux une ? ça m’ennuie un peu, parce que mes chaussures s’entendent mieux à deux.

je le crois pas ! elle me rackette en pleine rue ! mais enfin, ça se voit que je bosse pas, là, que je suis une simple maman qui s’occupe de son enfant !

-         «  euh, non ; il faut que je rentre chez moi ( et ça va commencer à urger parce que mon bouchon est très malade…). Repassez demain au cabinet. »

-         « ah oui mais demain , ça m’arrange pas »

-         « ben un autre jour alors ; il y aura l’assistante, ce sera plus simple »

-         « à quelle heure vous fermez ? »

-         « à midi »

-         « je peux passer entre midi et deux ? »

-         « si vous voulez mais on n’y sera pas. On ferme à midi. Bon, il faut vraiment que je parte maintenant…»

elle s’est finalement ôtée du passage.

Je le crois pas. Et cent balles et un Mars, non ?

 

 Jeudi 3 avril :

 

 

Ce matin  rebelote, panne d’électricité d’une demi heure dans tout le quartier.

Donc j’ai forcément pris du retard, obligée de remettre des RDV à l’après midi. Une dame, nouvelle patiente, a préféré attendre. Mais au bout de vingt minutes d’attente, la voilà t-y- pas qui commence à râler parce que je n’étais pas à l’heure ?

??? ben, fallait pas rester, cocotte…tu vois bien qu’y a plus d’jus nulle part, m’enfin ?

Mon assistante commence à s’énerver aussi et lui répond que la coupure est indépendante de notre volonté. Mais la dame n’en démord pas, vingt minutes de retard, c’est pas normal, je ne respecte pas mes horaires, patati patata…

et une heure, c’est normal ? parce que dans certains cabinets, c’est le minimum…et avec l’électricité, en plus…
en même temps, on t’a prévenu et t’a choisi de rester, alors, nous chauffe pas c’est pas le moment…

En plus, le courant s’est coupé quand j’avais quelqu’un sur le fauteuil. Heureusement, il ne me restait qu’à sceller une pièce prothétique, ce qui est possible même avec peu de lumière. M’en suis pas trop mal sortie, finalement.

Ensuite, j’ai donc reçue Mme G., nouvelle arrivée, pas contente. Je l’écoute se plaindre et lui montre le fauteuil : il est stoppé  en position allongée vu qu'il n'y a plus d’électricité.

Tu vois bien que ça m’amuse pas, que tu veux que je fasse ? pédaler ?

Diagnostic vite fait, elle a besoin de détartrage et puis de clichés radios pour confirmer mon diagnostic. Mais ce sera pour une autre fois, quand on aura émergé de l’âge de pierre.
‘’ EDF, nous vous devons plus que la lumière’’…

Ben, déjà, la lumière, ce serait pas si mal…

Elle s’en va en s’excusant.

Au bout d’une grosse demi-heure, le jus est revenu. On a pu bosser. Fin de matinée sans encombres.

L’après midi fut gratinée aussi :

  • Première patiente : une maman avec sa petite fille de 16 mois. Evidemment, quand le bébé m’a vu me déguiser avec masques et lunettes de protection et que j’allais faire quelque chose à sa maman, il a flippé. Normal. Donc Mlle s’est transformée en nounou pendant vingt minutes. Faut savoir tout faire dans ce métier…
    Et quand je lui ai rendu sa maman, la pitchoune l’a attrapé dans les bras avec un grand sourire. Elle serrait sa maman et me regardait d’un air de dire : ‘’je l’ai récupérée, tu la garderas pas’’. C’était marrant.

Mais bon, encore quelqu’un qui va pas aimer les dentistes…

  • Ensuite, dans le désordre, mme B : je lui pose son inlay core claveté avec couronne et devinez quoi ???? elle a pas son chéquier, elle reviendra demain…

Y en a marre, je vais te flanquer tout ça chez l’huissier, ça va pas faire un pli.

  • Puis …tadadam…Pierrot !!! il est repassé chercher son appareil dentaire réparé. Il arrive avec un quart d’heure de bourre, laisse son chariot dans l’entrée mais garde ses pantoufles:

-         «  excusez moi, hein, juste au moment de partir, voilà que j’ai eu envie d’aller aux toilettes. »

-         « pas grave, maintenant vous êtes là, on va pouvoir travailler. Asseyez-vous »

-         « vous avez mon dentier ? »

-         « oui »

faut monter sur le fauteuil, maintenant…

il recommence sa danse habituelle, un pas en avant, deux en arrière, il enlève le gilet, il arrive et s’assoit sur le fauteuil.


HOURRA !!!

J’essaie le dentier, ça va. Mais Pierrot se plaint :

-         «  j’ai mal aux pieds. J’ai des cors, ça me fait souffrir… »

-         « ben, vous devriez essayer de voir un podologue. Pourquoi ne pas essayer chez l’esthéticienne, à coté d’ici ? »

ch’uis sympa, je partage. Hi hi hi . L’esthéticienne va être ravie…


Il se lève, revient au bureau mais il a oublié sa carte vitale. Tant pis, je fais une feuille de soins et explique que s’il veut, il peut nous ramener la carte et la feuille afin que nous envoyions nous-même son remboursement. Je le lui répète plusieurs fois et il va s’en aller. Mais non, il se rassoit.


? zut. Un truc qui va pas ?

Il me sourit :

-         «  je peux vous donner du travail ? »

-         « euh… »

-         « parce que je vais parler de vous, hein. Je vais vous faire avoir du travail... »

-         « c’est gentil, merci »

-         « c’est ce que j’ai dit à la petite, l’autre fois »

la petite ? ??? ah ! Mlle, mon assistante. Voui, en même temps, elle a passé la trentaine, la petite.

Je me retourne pour voir la tronche de ‘’la petite’’ : elle fronce les sourcils et fait la moue. Je commence à sourire, je peux pas m’en empêcher, surtout quand elle fait cette tronche, ‘’la petite’’.

Et puis il continue :

-         «  parce qu’avant, ça n’allait pas , hein… »

-         « qu’est ce qui n’allait pas ? »

-         «  vous. Vous faisiez payer mais le travail n’était pas fait »

Là, je suis bidonnée de rire. Je ne peux pas m’en empêcher. Dans notre métier, on ne peut pas faire payer un travail qui n’est pas effectué. C’est de la fraude et on est extrêmement surveillé. Et puis, c’est pas mon truc de frauder : mal dormir pour trois francs six sous de rabiotés, ça vaut pas le coup.

Je me marre et je regarde Mlle : un partout, ‘’petite’’.

Il s’en va. Oh ! j’allais oublier de lui reparler de l’esthéticienne. Je le rattrape dans le couloir mais il devance ma suggestion en me demandant le chemin du salon. Je le lui indique. Dans un moment, on appellera au salon pour avoir une réaction à chaud.

La suite et fin de l’après midi se fait sans encombre, la dernière patiente a la bonne idée d’annuler ; on rentrera plus tôt ce soir à la maison.
Quand à l'esthéticienne, elle a compris de suite que c'était nous qui lui avions envoyé le Pierrot. Alors, elle a gentiment refourgué le colis au cabinet d'infirmiers un peu plus loin.
C'est ça la solidarité d'un quartier, on partage...
par docteur apolline
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Mercredi 2 avril 2008

  mardi 1er avril 2008

journée calme, mis à part M.B ( celui qui me nomme Caroline) qui s’est excité sur la sonnette d’entrée :

‘’dring dring dring’’.

Y a un souci ?

-         «  euh, non, rien, c’est juste pour dire que je suis arrivé… »

Bienvenue. Assieds-toi et reste sage.

Quoi d’autre ? la dame-au-grand-parapluie-rouge-ou-vert est revenue payer comme elle l’avait dit. Dépensière mais honnête, j’apprécie.

Les autres étaient normaux, il en faut aussi.

 

par docteur apolline
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Mercredi 2 avril 2008

lundi 31 mars 2008.

En cette veille de premier avril, que nous est-il arrivé ?


D’abord, monsieur et madame D sont venus car, ça y est , ils sont décidés, ils veulent le bridge proposé en 2005 pour madame…trois ans pour décider si madame mérite des dents, c’est un peu long.


Dans l’après-midi, nous avons eu quelques cas croustillants :

1.     mme M et son fils : ils étaient garés devant le cabinet bien avant 14 heures. De loin, je n’ai vu que madame et j’ai discerné vaguement une énorme touffe de poils que j‘ai pris pour son chien. Hé non, c’était son fils.

Me suis plantée…

            J’ai reçu les deux à la fois, gentils, pas inventés l’eau chaude, mais gentils. Il n’y a que la coupe de cheveux du fiston qui m’a un peu dérangée car ça prenait beaucoup de place au niveau de la têtière du fauteuil. C’est une sorte de mixage entre Jackson Five et Marge Simpson.

 D’ailleurs, tout le temps que je l’ai soigné, j’avais la chanson ‘’ABC ‘’ des Jackson 5 qui me trottait dans la tête. Pouvais pas m’en empêcher.

 

2.     puis est venu, devinez qui… Pierrot !

Le pauvre est arrivé à pied, avec sa femme et son sac à provisions sur roulettes, chacun s’accrochant ferme à son parapluie. Il pleuvait des cordes. Les pauvres vieux n’osaient pas entrer de peur de tout tremper. Finalement, devant mon insistance, ils sont rentrés dans le cabinet. Mais Pierrot, bien que pas toujours très stable sous sa casquette est un monsieur bien élevé et il est donc reparti dans le couloir pour s’y déchausser et y laisser ses….pantoufles !

J’vous avais pô dit ? si, si, il vient en pantoufles charentaises.

Donc le vla qui faut qui monte sur le fauteuil.

L’y va, l’y va pas ?

Comme d’hab, il regarde le divan de ses grandes mirettes puis me jette un coup d’œil, l’air de dire : «  c’est là ? »

Vi, c’est là…

Je l’invite à s’installer ; il ôte sa casquette, approche,

L’y va…

 repart d’un pas en arrière,

zut, l’y va pas…

enlève la veste, se rapproche,

si, l’y va…

repart encore une fois en arrière

nan, l’y va plus…

et me demande :

-         «  vous allez en planter une ? »

???

 sous entendu : une dent bien sûr.

-         « oui »

-         «  mais…vous allez en planter une ? »

-         « oui »

J’explique ce que je vais faire. Je vais remplacer la dent que j’ai extraite la dernière fois sur son dentier. A ce propos, il me faut cet appareil dentaire. Le voilà qui s’éloigne. Il va vers sa femme car c’est elle qui détient le précieux objet, dans une poche de son imperméable.

Miam…

Je réussi finalement à mettre le Pierrot sur le fauteuil, reste à mettre le dentier dans le Pierrot.

Pas gagné.

Le dentier est plein de colle fixodent mélangée au sopalin qui l’entourait.

Je le nettoie et essaie de l’enfourner dans son habitacle normal, à savoir la bouche du Pierrot.

Pas d’bol, y tient pô vu qui manque une dent.

J’essaie de voir ce que ça va donner en prenant une empreinte. Au moment où je présente le porte-empreinte devant la bouche, Pierrot se recule et demande :

-         «  vous allez en planter une ? »

que tu crois que ch’uis en train d’essayer d’faire là ?

Pas moyen d’engouffrer quoi que ce soit donc je vais faire autrement.

C’est alors que le Pierrot s’aperçoit de ce qu’il va advenir de son appareil dentaire : il va le quitter quelques jours pour rejoindre le laboratoire de prothèse où lui sera adjointe une dent. Ainsi, pendant ce temps, Pierrot sera privé de son compagnon.

Je sens le Pierrot devenir tout triste. Ce n’est que pour deux jours, va,  jeudi, tu le retrouveras.

-         «  elle le garde ? » demande-t-il à sa femme.

-         «  oui, jusqu’à jeudi »

-         «  et elle va en planter une ? »

-         « oui »

-         « et je reviens quand pour le chercher ? »

-         «  jeudi »

Il me regarde :

-         «  j’ai pas les gencives qui s’usent ? »

-         « non, vos gencives ne s’usent pas. »

Ne les voyant pas décidés à s’en aller, je me lève pour indiquer que la récré est terminée, il faut rentrer à sa maison. Ils sortent après que j’ai répété deux fois le jour et l’horaire du rdv suivant. A l’accueil, Pierrot récupère ses affaires sous les ordres impatients de sa femme : caddie, pantoufles, parapluie.

Ils sortent. Entre le patient suivant : M.F, le ronchon !

3.      M.F a rdv aujourd’hui lui aussi.

Si, si, je fais dans le lourd aujourd’hui.

Il faut que je prépare son bridge. D’abord, je lui demande s’il est d’accord avec le devis. Réponse affirmative ; donc je lui demande de me le signer. Il se tortille, l’air ennuyé.

Si on est d’accord avec un devis, on le signe, sinon, on s’en va. Je te force pas. Je m’en tiens à la réglementation. Je cherche pas à t’arnaquer, j’applique la loi.

Nan, il tortille, il tortille.

Il dit un truc mais j’écoute pas, je soupire car il commence déjà à m’énerver…

Finalement, il signe son bout de papier.

Ça y est, on va pouvoir se mettre au boulot.

Il s’installe et demande :

-         «  c’est vous qui le faites ? »

-         « ben oui »

non, non, c’est le père noël…

-         «  et avec quels outils ? vous travaillez le métal ?»

??? voui, avec les ongles.

je comprend que sa question concerne la fabrication elle-même du bridge et non pas sa conception ni sa préparation. Alors j’explique tout comme il faut. Il a l’air satisfait de la réponse. Certes, il est ronchon mais il a ceci de bien, c’est qu’il est très facile à soigner. Ça se passe toujours très bien tant qu’il a la bouche ouverte. En fait, ça se gâte quand il parle.

A la fin de la séance, le fauteuil se redresse, je le laisse se rincer. Je retourne au bureau préparer les papiers et je l’invite à me rejoindre quand il se sentira bien ; souvent, les personnes âgées ont la tête qui tourne et il leurs faut quelques minutes avant de se lever.

J’attend.

Il descend pas.

L’est coincé ? Pierrot voulait pas y aller, toi tu veux plus en descendre…

Peut-être veut-il un plus d’eau pour se rincer ?

Je l’appelle :

-         «  M.F ? »

-         « oui ? »

-         « vous voulez vous rincer ? »

-         « ah, non, je veux pas recommencer » 

-         « non, pas recommencer, juste vous rincer une nouvelle fois, si vous vous voulez »

-         « ah, non, je ne veux pas recommencer une nouvelle fois »

???? il est sourd ! nom de d… il est sourd ! en fait il fait semblant de s’intéresser mais il comprend rien de ce que je lui dit…

Je vais le chercher, le prend par le bras et le fais descendre du divan.

Faut laisser la place…

Il m’explique alors qu’il a eu très peur en voyant le prix du devis,

( environ 10% moins cher que dans les autres cabinets alentours mais cela, il l’ignore…)

qu’il a appris à compter au cours de sa vie et qu’il s’est battu pendant des années pour être exempté d’impôts

comment t’as fait ???

et qu’il a réussi à obtenir gain de cause et ne pas payer les six euros que l’administration fiscale lui demandait.

Les pauvres fonctionnaires, qu’est ce qu’ils ont du se prendre dans la tête…

Six euros ! même pas capable de contribuer à aider son pays pour six euros…

Je mets fin à la consultation rapidement.

Six euros…

4.     patiente suivante : mme L.

la fameuse mme L qui est venue jeudi dernier, qui me colle, la larme à l’œil, dès qu’elle me voit, qui va pas bien quand la météo n’est pas bonne, qui panique à l’idée que je m’absente, qui part en week-end à la neige contrainte et forcée.

J’fais dans la lourde aujourd’hui…

Depuis jeudi dernier, soit quatre jours, elle a réussi à perdre une dent sur pivot que je rescelle en la rassurant. C’est fou les dégâts qu’elle cause en quatre jours…

 

Pour une veille de 1er avril , c’est pas mal. Vivement demain…

par docteur apolline
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Vendredi 28 mars 2008

   Mardi 25 mars

Ce week-end, les cloches sont passées. Il y en a quelques unes qui sont restées…

 

Ce mardi matin, reprise plein pot après un lundi chômé.

Et kiké venu nous voir ?…Pierrot, bien sûr. Son rdv est la semaine prochaine mais il est quand même passé. La sonnette a doublement retentie et j’ai su, j’ai su que c’était lui :

Oh, non…ben, si.

Il a expliqué à l’assistante qu’il a les gencives qui « s’usent ».

Y a pas que là que ça s’use…

Il faudrait le voir, vite.

De quoi t’as peur Pierrot ? que tes gencives disparaissent d’ici à la semaine prochaine ?

Et les autres patients ? z’ont pas besoin d’être vus, eux ? d’autant qu’ils ont rdv, eux.

C’est vraiment pas possible de le voir, là, aujourd’hui, maintenant, tout de suite ?

Ben, non. Chacun son tour.

Ce coup-ci, j’en suis sûre, j’ai un fan…

Un peu plus tôt dans la matinée, je recevais un couple de nouveaux patients, M et Mme C . Je vais chercher M.C et l’appelle dans la salle d’attente. Il se reconnaît et arrive, talonné par madame. Comme je n’ai appelé que monsieur, j’interroge la dame du regard :

où tu vas, toi ?

-         «  je suis son épouse, je viens aussi »

t’as peur que je te le viole ? t’inquiètes pas, y a aucun risque.

Donc voilà que j’embarque les deux dans le cabinet.

Pourquoi les couples se sentent-ils obligés de venir ensemble à la consultation ? c’est une question que je me pose de plus en plus…

Interrogatoire médical classique; je m’adresse en premier à monsieur :

-         « monsieur, avez-vous des problèmes de santé particulier ? »

-         « non. »

-         « prenez-vous des médicaments ? »

-         « oui, du plavix, j’ai fait trois AVC… »

et ça , c’est pas un problème de santé, peut être ?

nota :

1.     plavix est un anti coagulant, à prendre en compte lors des soins dentaires et surtout surtout lors d’une extraction car il y a un risque hémorragique.

2.     Avc = accident vasculo cérébral.

Il s’installe sur le fauteuil : il est bourré de caries et de dents cassées.

-         «  qui était votre dentiste avant ?»

-         «  mon frère »

aïe. Ne gaffons pas.

Voui, mais ce que je veux connaître, c’est son nom, tu vois ? parce que si tu veux te faire mousser parce que t’as un frère dentiste, ça marchera pas.

-         «  et c’est qui ? »

-         «  le docteur C ».

Merci pour l’info.

Je fais le bilan et annonce les (mauvaises) nouvelles : tout le coté maxillaire gauche à refaire et puis après, le coté droit. Il me regarde, incrédule.

Je passe à madame. Je n’ai pas le temps de poser de question, elle tchatche toute seule. Elle pose des questions mais pas le temps de donner une réponse, la voilà qui en pose une suivante. Pas moyen de donner la moindre explication. Chaque phrase que j’entame, elle me coupe la parole, conteste, donne sa propre explication. Du style :

-         «  ici, c’est une couronne, vous voyez ? »

-         « voui… »

-         « là, ça en est une autre »

-         « voui »

heureusement que tu me le dis, sinon, je m’en serais pas aperçue. C’est un peu mon métier, voyez-vous, les dentounes ; les vraies, les fausses. C’est comme si je disais à mon garagiste où se trouve le moteur et les roues sur ma voiture.

Finalement :

-         «  je voudrais bien vous expliquer mais vous ne m’en laissez pas le loisir, madame ».

ça y est, le moulin à questions s’est arrêté.

Bilan, plan de traitement. Merci, au revoir.

Il n’y a rien à en tirer, ils sont têtus comme des mules, savent tout sur leur état buccal car le frangin était dentologue. Pas la peine de s’attarder, il y a des gens bien plus sympas à soigner.

 

Jeudi 27 mars : Caroline.

 

M.B vient pour que je rescelle son bridge. C’est celui qui a demandé son prénom à l’assistante au téléphone et qui lui expliquait comment gérer le carnet de rdv.

Le bridge est percé en deux endroits, il faudra le refaire.

-         « c’est vous qui l’avez fait , ce bridge, docteur. »

-         « non, monsieur »

-         « si, si , c’est vous. »

mais enfin , si je te dis que non. Pourquoi je mentirais ? quel intérêt ? je sors ma super parade à ce genre d’idiotie, c’est  imparable :

-         « ah ? ben, alors, j’ai oublié de vous le faire payer… »

je sais ce que je fais ou pas et si j’oublie, mon ordinateur et mes fichiers se souviennent pour moi. Pas de traces de ce bridge dans mes annales.

Il réfléchit intensément puis me dit :

-         «  je t’assure que c’est TOI qui me l’a fait ce bridge, Caroline »

?????????????

-         «  pardon ? »

??????  d’abord, on ne se tutoie pas, tu seras bien gentil et pis, en plus, moi, c’est pas Caroline.

Hou la la, il a l’air de bien mouliner de la capuche, lui, aujourd’hui…

Il se reprend :

-         «  euh, non, madame, c’est peut être pas vous qui l’avez fait alors. »

-         «  non ».

Je l’observe et je me demande s’il est avec moi sur Terreou ailleurs dans une autre dimension.

Fin de la consultation. Une fois parti, Mlle m’annonce qu’il a laissé de petites cartes de visites dans la salle d’attente, vantant les mérites d’un moteur écologique.

Caroline…

 

Puis vient un solide gaillard que je soigne régulièrement. Un gars très sympa avec qui j’aime bien discuter. Mais aujourd’hui, il m’amuse :

-         «  je me suis acheté une nouvelle brosse à dent »

toutes mes félicitations.

-         «  elle vibre »

Je l’imagine en train de se brosser les dents avec sa brosse qui vibre. Je n’ai rien ajouté de peur que ça ne dérape.

Et ça te plait quand ça vibre ? morte de rire…

 

Un peu plus tard dans l’après-midi, Mme L revient pour terminer ses soins. Elle avait une infection sous un bridge ( voir l’article sur la panne d’électricité) et j’ai réussi, j’espère, à la guérir. Enfin, le résultat se verra dans quelques mois. Pour l’instant tout va bien, mis à part un herpès labial. Je prescris ce qu’il faut et nous discutons.

-         «  oh, c’est que… en ce moment, ça ne va pas…je suis allée à la neige et depuis j’ai cet herpès »

-         « vous partez en week-end à la neige et ça ne va pas ? mais il y a plein de gens à qui ça irait très bien »

-         «  oh oui, mais moi, je le fais pour faire plaisir. Mais je n’aime pas la montagne, je préfère la mer »

m’aurait étonnée…

-         «  et puis, j’ai mal aux cotes. J’ai des douleurs, le médecin pense que c’est des déchirures. Vous y croyez, vous ? »

-         «  s’il le dit, c’est ce que c’est ça »

je suis dentiste, pas toubib. Et pis, l’est pas fou, le toubib.

-         «  j’ai peur que ce soit un cancer. »

-         « vous avez mal des deux cotés ou d’un seul ? »

-         « des deux, là et là » me montre-t-elle.

Vu où ça se situe et ce que tu me montres, c’est bien des déchirures. Non, c’est pas un cancer ; non c’est pas non plus  un cancer des cotes des deux cotés, non, non.

-         «  et puis ça ne va pas car il ne fait pas beau »

ennuyeux ça mais si on attend un peu, ça va passer…

-         «  et puis vous allez vous absenter pendant quelques temps et ça m’inquiète »

-         «  pourquoi ? je vous soigne avant mon absence de manière à ce que vous soyez tranquille. »

-         «  mais s’il m’arrive quelques chose ? »

-         « vous irez voir un confrère. Il s’occupera de vous dans l’intervalle ».

je m’absente pour raisons personnelles un petit moment, j’ai déjà prévenu la patientèle depuis plusieurs mois. Personne n’est pris en traître. Et je ne suis pas la seule dentiste de France !

-         «  oh la la , ce que ça m’inquiète que vous soyez pas là »

marrant comme remarque : les gens détestent venir me voir, certains passent deux ou trois ans sans venir et je ne leur manque pas mais à l’annonce de mon absence future relativement courte, ils paniquent et s’inquiètent.

 

A 17hOO, M.D vient pour que j’obture définitivement sa canine haut droite que j’ai dévitalisé la semaine dernière. D’entrée, il m’annonce :

-         «  pour une fois, ce que vous avez fait, ça y a fait. »

prends toi ça dans la tronche, docteur. Parce que jusqu’alors, ça allait pas ? ben pourquoi tu revenais alors ?

il poursuit :

-         «  car depuis que vous m’avez soigné cette dent ( la canine haut droite), je n’ai plus mal du tout à ma dent de sagesse (haut gauche). »

Je le regarde, moitié contente qu’il n’ait plus mal, moitié méfiante ‘’ il se paie ma pomme’’, moitié ahurie par une telle ineptie.

Oui, je sais, ça fait trois moitiés. Mais faut bien ça avec lui. Vu que c’est humainement pas possible ce qu’il me dit.

Donc je me sens vachement fière de moi, je soigne à droite et les douleurs à gauche disparaissent. C’est mon coté ‘’fille de Garcimore’’. Si, si…

 

Aujourd’hui, c’était une bonne journée, j’ai fait de la magie.

N’est ce pas, Caroline ?